Aimons-nous vivants 2/2

« Pour vous, quelle chanson évoque-t-elle le mieux l’amour ? ».
C’est sur cette question de Marilyne Lagrafeuil et les premières notes de musique que débute la séance photo. Elle durera le temps de la chanson. La pudeur et la timidité s’évanouissent et le.la modèle est aussitôt enveloppé.e par la musique.
Les écouteurs et le noir du studio isolent les ados, les aidant à parcourir leur monde intérieur. A quoi pensent-il.elle.s ? Nous n’en saurons rien. Seuls leurs corps expriment timidement leur rapport à l’autre, à l’amour, déjà emplis de nombreuses interrogations, envies, appréhensions… Au portrait musical est associé un portrait dans le lieu de leurs possibles rendez-vous amoureux. Il.elle.s vous invitent dans leurs sanctuaires.

Chez les personnes plus âgées, la musique faire resurgir les souvenirs,
ceux de l’être aimé, d’un.e amant.e, d’histoires manquées, de paroles
fredonnées à deux, de rencontres furtives ou d’années de partage.
Il.elle.s se livrent sans fard, la parole est libre et les souvenirs intenses.
Il.elle.s partagent avec vous, ici, leur(s) histoire(s) d’amour.
Et vous, c’est quoi votre chanson d’amour ?

Vincent FILLON

La parole des adolescent.e.s a donné naissance au spectacle AIMONS NOUS VIVANTS  mis en scène par Marilyne Lagrafeuil, joué et chanté par ces mêmes adolescent.e.s et 2 chorales au Théâtre du Cloître les 27 et 28 mai 2022.
Les chansons des personnes âgées ont donné lieu à un concert-bal après les représentations, par Géraldine Souchaud-Kesch et Sébastien Chadelaud.

Claude

«J’étais chauffeur-routier. J’avais un camion plein de pommes que je devais conduire en Allemagne à Oldenburg et je suis tombé en panne en Belgique. L’autoroute était toute neuve, ils avaient mis des gros cailloux qui étaient restés là et donc il y en a un qui m’a crevé le radiateur.
Il a fallu que je répare et donc je suis arrivé avec une journée de retard, j’ai vidé le samedi et pour charger un samedi ben ça marche pas. J’avais des amis qui étaient pas loin, je suis parti passer ma fin de semaine chez eux et là, j’ai rencontré Margarete, donc mon épouse, ma future épouse, je me suis dit : C’est pour moi. Un coup de foudre !
Je me suis marié, j’avais 33 ans mais Margarete ça a été vraiment… c’était à moi. Je dis à mes enfants toujours, quand je l’ai vue, j’ai mis tout ça dans une valise et puis je l’ai emmenée.
Quand on parle du coup de la panne, là c’était vraiment le coup de la panne. C’est comme ça et puis vous voyez, ça fait 50 ans que ça dure.
Elle avait du charme, beaucoup de charme. Quand je la vois sourire, encore maintenant, je suis toujours… malgré qu’on soit plus d’un âge, enfin qu’on soit d’un, d’un âge avancé, elle a toujours ce charme assez… prononcé.
Je suis pas un homme toujours facile, faut qu’elle me supporte, je lui tire quand même mon chapeau. Mais il y a une chose, c’est que j’aime, je l’aime beaucoup et ça c’est important.
Comme dans tous les couples, on se chamaille mais c’est vite pardonné.
On a eu les enfants, c’est une responsabilité, mais ça nous a beaucoup aidés parce que on était très, très, très liés. Maintenant, il y a les petits-enfants donc tout ça, ça occupe.
C’est quoi d’être aimé ?
C’est le plaisir d’avoir quelqu’un avec soi, de savoir que quelqu’un tient à vous. Aimer, je dirais pas que c’est un summum mais aimer quelqu’un c’est quand même l’apprécier. Aimer quelqu’un c’est toute une vie presque. Parce que je l’ai toujours appréciée, surtout toujours respectée. Et surtout en plus de ça quand on a des enfants, ça fait partie de l’amour tout ça.
C’est une famille qu’on fait, une famille qui tient. C’est, c’est l’amour aussi.
Nous, on a fait ce qu’on voulait faire, disons de coeur et avec le coeur, avec l’amour qu’on a, qu’on avait vis-à-vis de nos enfants, de nos petits-enfants et puis des autres, avec tout le monde.»

Edith & Manu

Edith – On s’est rencontrés ici. À l’EHPAD.
Manu – Au réfectoire. À la même table. C’est là qu’on s’est connus ou en ville. En ville des
fois on se trouvait en ville. Se promener un petit peu. Elle voulait pas voir d’autres.
Edith – Non, je voulais pas voir d’autres. Il m’a plu. Oui, il m’a plu. Parce qu’il s’ennuyait.
Manu – Ça m’a plu d’avoir une copine. Elle était mignonne et c’est tout, ça allait et puis elle
est pas méchante pour moi. On se fait du bien tous les deux alors ça va.
Edith – On a passé à Saint-Junien, le grand Saint-Junien, c’est un magasin, c’est là qu’on a été
chercher la bague.
Manu – Elle m’a dit : Celle-là, celle-là elle sera bien. Elle roule hein ça machine bien. Ma
chérie ?
Edith – Oui. Moi j’ai choisi.
Manu – Elle avait choisi une qui était un peu haute.
Edith – Elle était trop grande.
Manu – Un peu haute. Je lui ai dit : Si j’étais toi, faut pas me prendre ça malheureuse ! Tu vas
t’arracher tout avec ! La petite va être bien. Et puis elle a pris la plus petite.
Edith – On a été à l’église, le curé y était pas. On a machiné les bagues dans l’eau bénite puis
voilà. L’animatrice nous a dit : Tiens vous êtes mariés.
Manu – Bah je voudrais bien le voir Monsieur le curé mais elle veut pas.
Edith – Ah Monsieur le curé non.
Manu – Elle veut pas passer devant Monsieur le curé. J’ai dit : Oh mais soit pas sauvage maintenant
ça nous sert à pas grand-chose. Elle veut pas. Le soir on est revenus on a mangé dans
notre service. Après quand a été fini le repas bah on s’est dit au revoir, à demain ma petite.
Un bisou puis allez à demain hein. Hein ma poulette ?
Edith – Ah oui !
Manu – Et oui ça passe comme ça.
Edith – J’ai trouvé un compagnon. Il est gentil pour moi.
Manu – Je fais tout pour elle hein.
Edith – Oui parce que il est gentil pour moi j’en ai pas comme lui.
Manu – Ah là là.
Edith – Mon chéri…
Manu – Ma chérie, ma poulette… tout.

Hélène

J’ai trouvé des hommes que j’ai pas trop aimés, c’est pas moi qui les ai cherchés, on me les a mis comme ça mais non c’est pas… j’ai fait l’amour avec d’autres mais c’était pas… c’était pas comme ça non.
Elie. Avec les yeux bleus. J’ai donné mon amour à lui, beaucoup. Je l’ai rencontré sur la place, à côté, où il faisait un restaurant là, et après on dansait. J’allais avec des copines, des copines comme ça, et après il dansait avec une petite femme et après on s’est rencontrés comme ça, on s’est regardés dans les yeux, il a lâché la petite femme et après il me dit : « Tu viens danser avec moi ? » Il est venu danser avec moi et après il m’a montré sa petite maison, tout de suite, tout de suite, j’ai vu sa maison, comme il était, tout ça. J’me dis : « Ma p’tite Hélène, il m’a montré sa maison. » Il
était content de me trouver et puis après on s’est plus quittés on s’est plus quittés on s’est plus quittés.
Il est pas méchant, sa gentillesse et c’est un réservé, comme moi, un peu. Et on s‘entendait bien. Ça passait.
Ça fait 17 ans que je suis avec lui. Avec lui. On vit ensemble, pour le moment, ça fait 3 ans. Je tiens beaucoup à lui et il tient beaucoup à moi tout ça. C’est mon premier amoureux ça.
Si j’l’avais connu plus tôt je serais avec lui je serais, je serais peut-être mariée hein. Si j’avais connu Elie plus tôt, je serais peut-être mariée. Plus maintenant non, non, non, on s’entend bien comme ça.
J’ai mon compte à part et lui a son compte à part, parce que faut pas mélanger les charrues ensemble, comme on dit !
Je suis indépendante, j’ai acheté une petite voiture sans permis. Je l’ai achetée un peu bleue, comme ça un peu bleue, j’aime bien le bleu. Je me suis réfugiée dans les hommes qui avaient les yeux bleus.
Là Elie, il me donne beaucoup d’amour. Des fois je le prends qui se plaint un petit peu. J’lui dit : « Arrête, Elie, t’es pas tout seul, t’es avec moi, je te donne beaucoup d’amour ». Il me dit : « Je sais que tu me donnes beaucoup d’amour tout ça, tout ça. »
J’suis un peu réservée, je vous dis pas tout.
Ouais, ouais, c’est un besoin d’amour, les petits gestes d’amour qu’il me faut des petits des petits bijoux. J’dis à Elie : « Tu m’offriras un petit bijou avec un p’tit coeur, un petit bracelet et des petits coeurs et pour la Saint-Valentin t’as deux jours en retard. »
Là c’est ça, c’est mon seul amour ça.
Je lui dis : « T’es mon petit amour de ma vie. »
J’lui dis souvent, c’est vrai.

Louisette

J’ai été mariée 50 ans. Mon mari, je l’ai rencontré chez sa grand-mère, qui était couturière et qui faisait des choses pour ma maman. Et puis, moi j’étais en vacances et ma maman voulait que j’aille payer la couturière. Alors, moi je voulais pas parce que je savais qu’il y avait son petit-fils et je voulais pas rencontrer son petit-fils. Malgré ça, je suis arrivée chez la grand-mère pour payer. Jean y était.
Et si vous voulez, on a tellement discuté, tellement discuté, c’était incroyable. De fil en aiguille, on est venus à se côtoyer et lui il venait de Paris toutes les semaines pour me voir. Alors il a dit : Ça peut plus durer, il faut qu’on se marie, il faut qu’on se marie. Parce que vous savez, dans notre temps, fallait avoir 20 ans pour se marier. Et puis, il y avait pas que ça, il fallait demander l’autorisation aux parents.
On avait fait à ce moment-là, une espèce de concours, pour l’achat des alliances. Ah bah on avait gagné des alliances ! Alors la date du mariage était décidée, ce serait le 11 juillet. C’était très sportif. Et puis, il faisait orage ce jour-là. Et quel orage ! Tout le monde était abruti par l’orage. Alors pareil, ma mère avait fait les repas parce qu’à ce moment-là mes parents avaient
pas beaucoup d’argent.
Il voulait une petite fille mon mari. Et puis bah, moi j’arrivais pas à avoir d’enfant. Et puis bon, à ce moment-là on faisait pas des FIV et tout ça. Et puis je suis tombée enceinte. Mon mari a assisté à l’accouchement et tout. Il m’a accompagnée tout le temps. Tout le temps, tout le temps, tout le temps. Ah bah il était heureux, heureux, heureux.
On s’est rencontrés un 11 novembre, on s’est mariés un 11 juillet et il est décédé un 11 juillet.
Beaucoup de 11…
Je vous dis sincèrement il était très beau hein, mon mari. Il était grand, un visage assez réjouissant.
Et puis, il avait une moustache. Il avait des gros yeux marron. C’étaient les yeux de la famille ça. Son côté à lui. Et puis, il parlait beaucoup vous savez. Mais il était très coquin. Il me faisait des blagues.
Être aimée, et ben c’est vraiment être aimée. C’est vivre en symbiose déjà. Le lien qu’il y avait entre nous… c’était un couple quoi.
Aimer, c’est aimer, vraiment aimer.
Quand votre cœur fait toc-toc.
Avec Jean, mon cœur a fait toc-toc du premier coup.

Michèle

J’ai été mariée 43 ans. Mon mari est mort. Voilà. On est restés 43 ans ensemble, voilà. C’est beaucoup.
Moi j’m’étais mariée à 18 ans, alors, ça donne du temps pour rester ensemble. Je venais voir des cousins qui étaient des mordus de bal donc, dès 15 ans, j’allais danser avec eux, et c’est comme ça que j’ai rencontré mon mari, voilà. On dansait et il m’a posé des questions.
« À quelle école allez-vous ? » Parce que nous nous vouvoyions, jusqu’au mariage on s’est vouvoyés.
Il venait me voir chez mes cousins. On discutait, on discutait beaucoup. Mais à cette époque-là, nous ne… nous n’allions pas plus loin que la discussion. Pas du tout de contact, il fallait vraiment attendre le jour du mariage. C’était la tradition. Ça aurait été très mal vu que qu’on couche ensemble avant. Moi j’étais assez docile, on m’avait dit qu’il faut pas. Il faut pas.
Voilà. Alors on a attendu, tranquillement, que ce soit le mariage.
Après on a eu les enfants, tous les ans, on a eu 6 enfants en suivant, en 8 ans on a élevé 6 enfants. Alors, j’ai eu une vie très occupée par cette marmaille qui était toujours autour de moi. Et dans ce temps-là, le mari n’aidait pas, ne faisait rien dans la maison. Quand il arrivait à midi, il fallait que le dîner soit prêt, que le couvert soit mis, et il repartait.
Ce qui fait que moi je me suis jamais ennuyée de ma vie. Ici c’était toujours plein de monde. Ça se réunissait tous les jeudis, je devais avoir une quinzaine d’enfants dans la maison. C’était la joie tout le temps chez nous, ça faisait des parties de hockey dans le jardin, avec des petits maillets, une boule en bois, et eux ils étaient tous sur des patins à roulettes, parce que moi j’adorais le patin à roulettes. C’était la vraie ménagerie, chez nous !
Mon mari n’aimait pas les vacances. Alors je partais toute seule avec mes 6 gamins dans la voiture. J’ai toujours eu mes 6 gamins avec moi. Mon mari venait les fins de semaine nous voir, il était ponctuel, ça lui suffisait.
Et puis, après quand on a eu les petits-enfants, ça a été autre chose. Il a aimé les vacances, il venait avec nous, on était contents. Alors il faisait jouer les petits-enfants, il aimait menuiser, il leur fabriquait plein de jeux.
Qu’est-ce que vous voulez que je parle d’amour, moi c’est pas de l’amour, c’était une vie tout à fait normale, quoi.
Voilà.

Mimi

Un jour, j’ai eu un coup de téléphone à la maison. J’étais conseillère municipale. J’avais entre 55 et 60 ans.
– « Allo allo, c’est qui ?
– Ben faut que tu devines.
– Faut que je devine c’est bien beau mais dites-moi qui vous êtes ?
– C’est Guy.
– Mais ça fait 20 ans qu’on s’est pas vus !
– Oui il y a longtemps. »
J’avais les mains qui faisaient 3 mètres parce que je m’étais vite rappelée de lui, on n’avait pas couché, on s’était pas embrassés, rien du tout. On était gamins.
Quand je me suis mariée je n’ai plus eu de contact avec Guy. Faut choisir dans la vie ! Mais c’est toujours lui que j’avais dans la tête.
Guy, il m’a cherchée toute sa vie.
– « Dis donc Guy faut venir me voir ! »
Alors, alors donc, il est venu ce Guy. J’avais, j’avais les mains, j’avais les, les, les mains, ben oui… parce que j’étais revenue en arrière. J’avais, j’avais 15 ans, quand je l’ai rencontré sur la place de la mairie. Alors bon ben il venu et il est revenu.
– « J’ai envie de t’embrasser » alors il me dit.
– « Ah bah alors si tu veux. » alors toc, toc.
Un jour ma fille est venue, elle savait tout, elle m’a dit : « Ben vous allez coucher là ? » Je lui ai fait signe que oui. J’avais mis de l’eau de Cologne dans le lit.
Ça n’a duré qu’un an…Le père de Guy m’a appelée pour m’annoncer sa mort.
J’ai hurlé, hurlé, hurlé, on m’a entendue à 20 kilomètres.
A l’enterrement, j’ai pas pu y aller parce que sa femme elle serait peut-être venue me secouer les puces. J’ai dit à son père : « Est-ce que tu pourrais lui mettre une photo de moi dans son… tu feras tout doucement. »
Le lendemain de l’enterrement, je suis allée au cimetière. Il y avait énormément de fleurs. J’avais acheté une rose, je l’ai planquée dans un bouquet qu’il y avait sur la tombe.
C’était vraiment un amour. Il était… j’aurais pu faire n’importe quoi pour lui.